
METAMORPH
TIA-CALLI BORLASE
Exposition du 6 au 23 mai 2026
Commissaire : Paul Ardenne / Cycle « Corps introuvable » #2
Vernissage le 4 mai 2026
Tïa-Calli Borlase (1972) se fait connaître, au tournant des années 2000, par ses intrigantes Sculptures membranes. Ces compositions en volume, dessinées ou conçues à partir d’éléments textiles, évoquent la lingerie féminine, la bro- derie ou la passementerie, mais abordées, traitées et recyclées plastiquement selon une grammaire libre et une esthétique ouverte. Coiffes, masques, gants, souliers, crinolines, bustiers, couvre-corps et autres objets contondants mo- delés à coups de baleines, de fil et de rubans..., cette offre pour le moins sin- gulière vise un objet précis, customiser le corps humain, lui permettre d’en- trer dans une autre dimension de l’apparence et partant, de l’image de soi.
Le premier modèle de l’artiste, on le pressent, est d’abord elle-même, son propre corps, que l’artiste vêt à l’occasion de ses créations, en perfor- meuse-essayeuse ou comme sculpture vivante. Cavalière émérite, Tïa-Cal- li Borlase habille aussi, de ses compositions insolites, des chevaux, ou en- core des motos, ces chevaux de fer. Il naît de ces essayages, original entre tous, un univers irréel, positionné au plus loin de notre monde concret et conviant le spectateur à se représenter d’autres mondes, et à s’y projeter.
Le corps humain d’abord, et chevalin encore, pour Tïa-Calli Borlase, artiste que fascine la métamorphose, est en effet ce centre nodal autour duquel tout s’orga- nise : un élément voué à être transformé, reconfiguré, refondu, satellisé vers des récits mystérieux où l’hybridation est la norme et un phénomène intégré, point de passage obligé de la réalisation humaine. Sommes-nous nous-mêmes tels quels ? Ne sommes-nous pas plutôt tout autre chose, des êtres « fixes » rêvant de mutations ? C’est là l’esprit d’une sculpture telle qu’Alexandre et Bucéphale, à la structure filaire et aérienne faite de baleines, évoquant la fusion légendaire entre le célèbre conquérant grec et sa monture, le « double gémellaire », suggère l’artiste. Et l’esprit encore, aussi bien, de ces chevaux caparaçonnés avec un sens extrême de l’invention plastique, coloriste et matiériste que l’artiste présente en 2012 lors du Printemps de Septembre, le renommé festival d’art contemporain toulousain. L’objectif recherché ? Mettre en scène une « géographie du désir », dit Tïa-Calli Borlase, réinventer le corps humain ou animal à l’aune de nos pouvoirs créatifs, en égaux de la nature mais une nature que l’on va faire dévier et livrer aux jeux de l’esthétique, en oubliant nos configurations corporelles ordinaires et déterminées, que règlent la biologie, la nécessité ou le passage du temps.
L’art, ici ? Il distord le corps, les corps. Le monstrueux vient s’y loger sans gêne ni désordre au creux mirifique de figures mythiques, au-delà d’un simple déguise- ment : celle d’un humain-dragon, d’une humaine-sirène, celle encore d’un orga- nisme indéterminé, en une tératologie rendue fréquemment dynamique et specta- culaire par l’activation physique, à travers le recours à la performance (en étroite collaboration notamment, depuis 2015, avec l’artiste-performeuse Bonnie Tchien). Les « vêtements » que crée Tïa-Calli Borlase sont à la fois hors-monde et d’une force présentielle et transculturelle intense : couleurs variées, effets baroques de boursouflures, structures à dessein entravantes, apparence stupéfiante. Où se comble le grand écart entre l’infini de l’imaginaire et la limite du réel, l’œuvre se proposant comme soudure, comme cette formule liante qui relie l’un à l’autre.
L’univers de Tïa-Calli Borlase, tramé de mystère et d’équivoque, renvoie volontiers à la sexualité, abordée sous l’angle du fantasme, et des déviations psychiques. Coques de soutien-gorge, lacets, bonnets moelleux, tissus soyeux, combinaisons aux formes complexes rendant le corps captif ou encombré, vêtements suggérant la séduction, une intention libidinale..., l’artiste agence ces éléments aux fins d’une sculpture à même d’évoquer le boudoir, le théâtre érotique autant que l’univers de la Fantasy ou des légendes hindouistes nourries et parcourues de créatures trans- formistes. Ainsi reconfigurés, nos corps s’amplifient, peuvent se rêver autres qu’ils sont, envisager d’autres postures, au-delà de toute convention et de tout cliché. De quoi ouvrir à la fabrique mentale d’une corporéité mutogène, non plus stricte- ment humaine mais plus volontiers, bien souvent, « humanimale », humaine-ani- male, ou pluri-morphologique. Humains-chevaux peuplant un bestiaire recomposé, corps humains apprêtés pour des cérémonies ineffables où tout se passera au plus loin de l’ordinaire..., en cet art épris de fantasmagorie s’exploite et se consomme sans limite ce carburant conceptuel, grande passion de l’artiste – la transfiguration.
Le monde de Tïa-Calli Borlase ? Celui des fuites vers l’inattendu, du culte des corps croisant entre plusieurs continents physiques comme immaté- riels, de l’animal à l’organique, du présent à l’archaïque, de l’Occident aux cultures « autres », depuis la surface (l’étincelant, le clinquant, fréquent dans cette œuvre) jusqu’à la profondeur (le soupçon, l’innommable, l’inconscient).
Paul Ardenne