
COMBINES
Aurélie Gravas
Exposition du 30 mars au 25 avril 2026
Commissaire d'exposition: Paul Ardenne
Aurélie Gravas
Combines
LES « COMBINES » D'AURÉLIE GRAVAS – VARIATIONS SUR LE PRESQUE-CORPS
Aurélie Gravas, née en 1977 à Paris, vit et travaille à Bruxelles. Cette plasticienne et musicienne (chanteuse et guitariste, elle a créé les groupes La Femme d’Ali et GRAVAS) déploie son œuvre, depuis les années 2010, à travers une peinture aussi sobre qu’intrigante. Ses thèmes d’élection sont les plantes, les intérieurs, la silhouette ou le visage humains, la nature-morte… invariablement traités de façon semi-abstraite.
Contours schématiques, sommaires délimitations du trait, aplats de couleur, évocations allusives, contenu sibyllin sans signification définitive proclamée haut et fort : on verra dans les toiles d’Aurélie Gravas des paysages mentaux, plus que des compositions mimétiques ou chromatiques. La technique qu’adopte l’artiste, « mixte », est patiente, non-expressionniste, elle requiert essayages et immersion. Si Aurélie Gravas peint sur toile, à l’huile, de façon classique, elle utilise aussi fréquemment et concomitamment, sur un même support, l’aérosol, le fusain ou encore la craie. Plus l’addition et l’assemblage, à même la toile, de fragments de papier peints, à la manière du Matisse des gouaches découpées ou comme un styliste invente un vêtement sur le corps même du mannequin, en y rapportant pas à pas les éléments disparates d’un patchwork. Le style particulier d’Aurélie Gravas émane de cette technique plurielle. Il peut évoquer, en vision de loin, celui des Delaunay ou d’un Schlemmer, et de Picasso parfois. Une vision plus rapprochée montre en revanche toute la complexité de ses compositions : sections occultées, cernes, surimpressions, parties de la toile laissées en réserve… Les formes, dans ces créations inspirantes, s’entrechoquent mais se complètent, quoique dépareillées, chaque tableau d’Aurélie Gravas, en dépit de son unité, signalant l’avancée à tâtons, méditée, et le choix motivé du médium et de ses variations, jamais sans mobile.
Le cycle d'expositions « Corps introuvable »
L’objet de ce cycle, une dizaine d’expositions présentant chaque fois les œuvres d’un(e) artiste, est de donner une figure au corps humain contemporain, figure devenue notoirement incertaine.
Le XXIe siècle est par excellence celui des corps assujettis. Du fait, notamment, de la concurrence des injonctions. Qui être ? Quel est mon moi ? Ce moi peut-il s’incarner dans une représentation (mentale, plastique) stabilisée et pacifiée, sûre d’elle-même, apte à résister aux sollicitations à même d’en dévertébrer l’assise ?
La modernité avait intronisé et imposé le modèle du corps émancipé, selon un standard majoritairement occidentalisé. Le XXIe siècle, a contrario, fait peser sur nos corporéités une somme d'injonctions autrement plus diverses, et lourdes. L'assignation de genre, de race, d'appartenance identitaire, d’avatarisation, de présence aux réseaux sociaux pèse sur la construction de l'identité. L’« image corps » (les représentations de nos postures) évolue, il est dorénavant moins question de « dépasser » nos limites que de les fixer.
La représentation artistique du corps humain, avec le XXIe siècle, évolue ainsi fortement. Son évolution décalque les mutations de la société : individualisme, libération politique et sexuelle, culte du corps, transhumanisme, décolonialisme, transgenrisme… Tout ici résonne et engendre un univers de représentations corporelles dépareillées, pour ce résultat plastique : une « image-corps » dynamique non figée, fluctuante, mais qui rend par rebond l’identification moins assurée et l’adhésion plus incertaine ou peu durable.
L’image corps, aujourd’hui ? Celle-ci, par voie de conséquence, est difficile à cerner, à fixer, à sédimenter. Parce qu’il n’est pas aisé, déjà, de penser le « contemporain », d’inventorier l’histoire dite « du temps présent » quand cette histoire peut être lue et interprétée de multiples manières, entre méthodes et récits non concordants. Un autre écueil, encore, est celui du « point de vue », de l’opinion (la doxa), de la subjectivité jamais assez objectivée, avec cette conséquence, la faillibilité probable de l’énoncé. Qui parle pour nos corps, pour mon corps ? Sentiment d’incertitude. La position du locuteur est culturellement orientée et la prudence analytique, de fait, de rigueur. Ni expertise définitive ni arrogance. Les observations faites, toujours, sont à relativiser, voire à contredire. Le Grand témoin est, en l’occurrence, se mue en petit témoin.
L’image-corps au XXIe siècle – autant dire une représentation erratique du corps humain résultant de crises accumulées. Quelles crises ? Celle du « sujet » : est-on vraiment un sujet ? N’est-on pas plutôt un objet, le jouet d’un système, d’un conditionnement, des médias ? Celle du déterminisme : la biologie, la bonne ou mauvaise santé, de la sorte, ne nous déterminent-elles pas plus que la volonté personnelle, que l’éducation que l’on reçoit, que le milieu où l’on vit, que l’idéologie auquel on est soumis bon gré mal gré ? Les modèles hérités du XXe siècle, ici se pérennisent (le modèle libertaire), là se diffractent (le modèle identitaire, qui enferme le sujet dans une catégorie), le mouvant remplace le solide, convictions et élaborations fluctuent, se fragmentent, peinent à se « totaliser ». Domine une conscience « liquide » du monde (Zygmunt Bauman) où rien ne se fixe ni ne dure, où les « puissances » d’hier (l’État, le religieux, le masculin, l’économique, l’occidental…) ploient fréquemment devant d’autres options à même de requalifier nos identités. Le corps, pour solde de tout compte se fait « introuvable ». Cette situation engendre des représentations en rapport, fortement hétérogènes, diverses, dans un paysage éclaté.