
FÉMININ ET SOUFFRANT
Donner à l'endométriose son esthétique
Nadia Russell Kissoon
Commissariat de Paul Ardenne - Corps introuvable.
"L’engagement artistique de Nadia Russell Kissoon fusionne plusieurs démarches : la création d’œuvres plastiques ; la médiation et la rencontre en espace public ; le soin. Fondatrice, en 2010, de L’Agence Créative, cette artiste basée à Bordeaux fait notamment connaître son entreprise au moyen d’un dispositif ambulant original, la Tinbox, galerie mobile ayant connu plusieurs variantes. Cette vitrine d’un rouge aussi seyant qu’attractif, portée sur le dos pour sa plus petite version, tractée par une automobile ou un fourgon s’agissant de ses versions plus amples, est installée là où l’artiste ou ses collaborateurs le décident – la meilleure des manières qui soit de susciter le contact, à la rencontre directe des populations et à même la rue ou les places. L’artiste présente dans sa Tinbox non ses propres créations mais, dans une logique collaborative, celles d’artistes tiers. Désacralisation, spontanéité, échanges facilités…, la Tinbox entend casser le principe du « White Cube », cet espace d’exposition institutionnel aux conditions d’accès réglementées et limitées, et se déclare stricto sensu comme un véhicule social. Exemple éloquent et pratique s’il en est de musée ambulant conçu dans la lignée du concept d’exposition portative initié voici un siècle par Marcel Duchamp avec sa Boîte en valise.
Entre les thématiques que développe artistiquement Nadia Russell Kissoon, celle du soin est éminente – une constante. Cette attention à la fragilité humaine et aux moyens de la réduire ou, à tout le moins, d’impulser une prise de conscience implique pour l’artiste de travailler le cas échéant avec des praticiens du domaine médical, voire au sein d’établissements hospitaliers. L’art, dans cette partie, agit comme une forme de traitement : parce qu’il informe, parce qu’il esthétise, parce qu’il incite à mettre des mots sur la maladie ou la souffrance, parce qu’il se fait « reliant », créateur de liens et de solidarité. C’est là l’esprit du projet mené par l’artiste, dans une perspective féministe, sur l’endométriose, cette maladie gynécologique chronique dont elle-même est atteinte et qu’elle s’est engagée à faire connaître au plus grand nombre. Objectif, extraire cette pathologie du seul cadre médical en en exposant la réalité, les effets et le ressenti à même l’espace public, à des fins de sensibilisation élargie, au moyen de la Tinbox ou encore partout où l’artiste se propose de coloniser de potentielles structures d’accueil, espaces d’art mais aussi écoles, monde de la clinique ou encore centres culturels ou de rencontre.
Exposer une maladie
Offrir une image, une « vision » artistique de l’endométriose n’est guère aisé, en tout cas en usant des méthodes traditionnelles de l’expression artistique. Nadia Russell Kissoon, de façon tactique, recourt pour ce faire à un dispositif sémantique élargi : la création d’images, certes, mais aussi l’organisation de débats, de conférences, de mises en relation entre malades, soignants et public, en privilégiant une démarche « Médiation-Soin » de nature infirmière. C’est là un exemple accompli d’art dit « utile », situé, contextualisé, thérapeutique même, se donnant des objectifs concrets, ici de nature pédagogique, d’échange et de soutien (l’artiste comme « aidante »). Briser l’isolement de ses consœurs malades, qui peuvent être des artistes, à l’instar des plasticiennes qu’elle a réunies durant l’été 2025 au Centre culturel français de Berlin autour de l’exposition Breaking this Silence (« Briser ce silence »), c’est reconnaître à celles-ci leur dignité en dépit de leur handicap, c’est éclairer le public et plus vastement rendre compte de cette réalité propre au corps humain, contemporaine comme de tout temps, la possibilité de la mauvaise santé. Si le corps humain dont nous entretient Nadia Russell Kissoon est héroïque, ce n’est pas de se dresser face à l’adversité de l’Histoire ou de continuer à rayonner en Narcisse dans un monde désespérément plus laid que beau mais bien de devoir affronter sans autre option vitale la maladie, cette déviation de la constitution et de la représentation du corps parfait.
Les œuvres présentées par l’artiste en cette année 2026 à la Sorbonne ArtGallery – des images, en l’occurrence – s’inscrivent dans le cadre du projet Endométriose Academy, mis en place en septembre 2021 par Nadia Russell Kissoon. Universelle, invisibilisée quoique touchant des millions de personnes, femmes et transgenres au niveau mondial, l’endométriose est un trouble chronique douloureux, vecteur d’infertilité. Cette maladie, précise Nadia Russell Kissoon « a été longtemps considérée comme gynécologique, et est aujourd’hui reconnue comme systémique (Hugh S. Taylor, The Lancet, 2021) ». Endométriose Academy, le projet artistique de l’artiste, se focalise dans ce prisme sur les « récits de l’endométriose », un mal non soigné « quoique pourtant courant », ainsi que sur les « injustices épistémiques » qu’elle engendre. Quelques mots de l’origine de ce projet : s’il doit à la proximité sensible et incarnée de Nadia Russell Kissoon avec la maladie même, il résulte parallèlement d’un travail mené par l’artiste avec le sociologue Bruno Latour « sous la forme d’une enquête menée dans le cadre du protocole politique, artistique et scientifique ‘’Où atterrir ?’’ ».
Entre évocation, pédagogie et combat
« Esthétiser » une maladie, en produire une représentation par le biais d’images d’abord et pour susciter l’attraction : voilà qui ne va pas de soi sitôt que l’on entend ne pas couper au plus court. Le plus simple, le plus usuel aussi consiste dans ce cas à se contenter de figer visuellement le corps humain malade dans une posture dolosive. Montrer un corps alité dans un environnement médicalisé, par exemple. Ou encore, offrir au spectateur la vue stylisée d’un visage tordu de douleur ou la figuration compatissante d’une personne vivante mais endormie et en lisière de la catalepsie ou de la mort. Le manque d’imagination, en substance, règne, plus en tout cas que le souci qui va guider Nadia Russell Kissoon, donner de la maladie qu’est l’endométriose et de ses effets corporels et psychologiques une représentation qui soit tout à la fois un composé d’images, de performances, de pédagogie publique et d’attention personnelle et médiatique portée au malade, tout un dispositif didactique dont les neuf visuels présentés à la Sorbonne ArtGallery ne forment en l’occurrence que la partie visible de l’iceberg.
Ces visuels, justement. Ceux-ci, qui peuvent cumuler texte et image, font la part belle non à la couleur rouge, celle du sang (sang comme flux de vie, sang des règles, sang de la douleur) mais à la teinte orange, celle, dit l’artiste, du chakra de l’énergie créative, le chakra sacré Svadhisthana dans la mythologie hindouiste. Autre attention plastique, celle que l’artiste va porter aux organes génitaux féminins, ici stylisés. Certains de ces visuels s’inspirent de performances réalisées en espace naturel ou public par l’artiste, soit dans les Landes, non loin de là où elle réside, soit dans la campagne de Kochi, en Inde du sud, dans le cadre de la biennale locale où le projet Endometriose Academy a été reçu en novembre-décembre 2025. D’autres visuels convoquent certains points de vue historiques sur la gynécologie, ceux de spécialistes du passé souvent suspects de relier utérus, siège de l’endométriose, et hystérie, stade initial de la folie, une dérive fréquente du patriarcat... Fédérant style graphique, travail coloriste et pédagogie, aucun de ces visuels n’exprime une quelconque pitié ou une représentation meurtrie du statut de malade. L’artiste, plutôt, soumet le regard et la conscience du spectateur à un panorama des figures optiques et mentales dans lesquelles une maladie mal connue ou mal comprise peut en venir à s’incarner, et ce, parallèlement à l’exposé plastique d’une prise en charge artistique de la vérité même de la maladie. Ce travail, de l’ordre du témoignage, exprime aussi l’appropriation volontaire. L’art y signifie qu’il n’abandonne pas cette partie, sans souscrire jamais au pathos ni au péché de l’assignation. Souffrir, oui, mais aussi tenir bon. Malade, soit, mais encore vivant parmi les vivants et comme tel(le), pleinement humain. L’art comme un processus thérapeutique, à sa mesure, en somme."
PAUL ARDENNE